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Eglise Protestante Unie de Narbonne

Dimanche 23 octobre 2022 : Luc 18, 9-14 "juste injustifié ou injuste justifié ?3

23 Octobre 2022, 17:46pm

Publié par egliseprotestanteunienarbonne@gmail.com

NARBONNE 23 OCTOBRE 2022

 

LUC  18, 9 – 14
Prédicatrice : Joëlle Alméras

 

 «Juste injustifié ou injuste justifié ?»

 

Introduction : Une parabole qui semble claire et limpide. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures ! Enfin, c’est ce qu’il me semblait… Une parabole destinée, comme toutes les autres, à ouvrir une brèche dans l’esprit de ses auditeurs, à les déplacer, les décoincer dans leurs certitudes, et plus même, les faire bouger et agir. Jésus y présente deux personnages aux vies antipodiques : un pharisien et un collecteur d’impôt. Ils sont venus dans un même lieu, pour une même raison : prier. Mais leur prière, leur attitude sont bien différentes ! La prière, ici, fait office, si je puis le dire ainsi, de « révélateur théologique » : elle met en lumière l’attitude des priants devant Dieu et devant autrui. Elle éclaire aussi la façon dont le jugement de Dieu subvertit les jugements humains.

Nous parlerons d’abord du contexte de notre texte et de ceux à qui la parabole est destinée, puis nous camperons les caractéristiques essentielles des deux personnages impliqués ou plutôt de ce que leur prière révèle de leur conception de leur relation à Dieu et à autrui. Et enfin, comment cette parabole pourrait elle ouvrir une brèche aussi en nous, ici, aujourd'hui, dans ce temple ?

 

) contexte et auditeurs : la parabole est immédiatement précédée de celle que nous intitulons : « le juge et la veuve », histoire de la persévérance aboutie et victorieuse d’une prière pressante, nous pourrions dire envahissante, jusqu’à la reddition du sollicité face à une insistance qui lui devient insupportable. Ici c’est une affaire entre des humains du type « pot de terre contre le pot de fer », où c’est le pot de fer rend les armes.

Jésus continue sur sa lancée avec notre parabole qui met en scène des humains priant, mais cette fois ci, devant Dieu. Qu’elle soit destinée à des auditeurs particuliers, qui se croient justes et méprisent leurs semblables ouvrent une porte de réflexion sur l’accueil de nos prières par le Seigneur qui donne une réponse sans appel au verset 14 : « quiconque s’abaisse sera élevé et quiconque s’élève sera abaissé ».

Une remarque : la prière est plus souvent une demande qu’une action de grâce. Ici, le pharisien ne demande rien tant il est sûr d’être le meilleur qui n’a donc besoin que de lui pour accéder à cette position. Le collecteur d’impôt, lui, sollicite pour lui, pécheur, la pitié.  

 

2 ) les protagonistes  : Comment expliquer l'attitude autosuffisante du pharisien et la supplication du collecteur d’impôt ? Qui sont-ils ?

Le pharisien, il faut lui rendre cette justice, est un homme qui obéit à la loi, à la virgule près, il la vit scrupuleusement chaque minute qui s’écoule. Et pour être sûr de faire ce qui est bien selon la loi, les pharisiens ont commencé à rajouter des prescriptions supplémentaires à la Torah : targum, Michna…halakha… applications évolutives et actualisées en permanence du moindre commandement de la loi, ce que nous connaissons sous le nom de « Tradition ». Le pharisien « un homme pieux et moral, qui n’accepte aucun laxisme, ni les dérives politiques de « gauche » comme les zélotes, ou de « droite » comme les hérodiens. Pour la plus grande partie de la population, il inspire le respect [1]». Cela aura certainement une influence majeure en leur faveur après la destruction du temple de Jérusalem. Ils prendront le pouvoir religieux et fignolerons, aujourd'hui encore la halakha où sont recensées toutes les prescriptions complémentaires aux 613 commandements qui régissent la vie juive : ceux du temps passé et aussi, les nouveaux, adaptés à la vie moderne. Par exemple, l’utilisation de l’électricité pendant le shabbat, ou l’usage d’un ascenseur… notons cependant, pour la petite histoire, que les Posquim, qui sont les spécialistes habilités à interpréter la loi sont loin d’être d’accord entre eux. Et donc, que les extensions surajoutées aux 613 commandements  sont soumises à des variations notoires de compréhension et d’application et que les procès en terre d’Israël sont légions et sources de grandes frictions.

Donc, le pharisien, malgré la détestable réputation que l’histoire lui a tricotée, est un croyant pieux et comme l’indique son nom hébreu, il est un « séparé », qui veut se protéger de tout ce qui pourrait le rendre impur. Pour lui, pas de « conduite molle » ou de « doctrines aventureuses » de type libérales. Bref, c’est un puritain, pur et dur, qui tire gloire de sa fidélité inconditionnelle à la Tradition.

Le collecteur d’impôt, lui, fricote avec les romains et en perçoit des bénéfices financiers conséquents. La loi, pour lui, c’est celle de l’envahisseur qui lui remplit les poches d’argent sonnant et trébuchant. Séduit par les avantages de la charge, il s’est fendu le porte monnaie pour l’acheter et s’enrichir sur le dos de ses coreligionnaires. Pour rentrer dans ses fonds, il n’a donc aucun scrupule à pressurer les contribuables. Celui de la parabole est tout à fait conscient d’être aux antipodes de ce que la Loi exige d’un « bon » juif. « C’est un triste personnage. Mais il ne l’ignore pas, ni ne cherche aucune excuse, il ne connait d’autre secours que la grâce de Dieu, et c’est elle qu’il sollicite.

 

3 ) comment recevoir cette parabole aujourd'hui ? « Ces 2 personnages sont décrits juste suffisamment pour que l’auditeur-lecteur puisse les reconnaitre et s’y projeter, et donc évaluer ses propres sentiments et réactions lorsqu’il en arrive à entendre le v.14 ».

Je vous propose de nous poser 2 questions :

- la première : « qui suis-je ? » Pour nous, protestants, qui avons entendu les paroles de pardon il y a quelques instants, ne nous sentons nous pas privilégiés d’être bénéficiaires de cette incroyable grâce offerte à toutes et tous, inconditionnellement ? Ne nous arrive-t-il pas de nous sentir sauvés un peu plus que les autres ? Et puis, comme le pharisien, nous sommes, à juste titre, reconnaissants à Dieu de pouvoir le connaitre et le servir. Du coup, ne serions nous pas quelque peu pharisien nous aussi ?

Il n’en demeure pas moins que nous sommes malgré tout fondamentalement pécheurs et persévérants dans notre péché, comme le péager qui ne s’amende pas (comme le fit Zachée par exemple qui promet de rembourser le quadruple de ce qu’il a siroté à ses concitoyens) mais il demande que Dieu prenne pitié, l’accepte tel qu’il est.

Je crois que nous pouvons donc nous reconnaitre à la fois pharisiens, avec notre bonheur d’être justifié par Dieu et collecteur d’impôt avec notre incapacité à sortir de nos ornières et notre cri à Dieu qui nous accueille tels que nous sommes. Pour le dire d’une phrase, ne sommes nous pas des justes injustifiés et des injustes justifiés ?

- la deuxième question : qui est Jésus ? Il est celui qui copine à la fois avec les plus mal vus et celui qui parle par la bouche de Dieu. Saisissant contraste ! Il est l’humble, l’ami, l’enfant de Noël et le jardinier du cimetière, il est l’homme qui a eu faim, qui pleure son ami ou crie à l’abandon sur la croix.

Il est en même temps le transfiguré, le ressuscité, celui qui franchit des portes closes, qui marche sur l’eau ou apaise le vent.

Jésus est l’un et l’autre et jamais l’un sans l’autre. Il est le vainqueur du mal et de la mort, tout en restant le tout-proche attentif et disponible. Il parle au nom de Dieu mais reste l’ami du péager.

Si la parabole décrit des hommes en prière, il me semble que ce n’est pas la prière qui est l’épicentre de l’enseignement de Jésus mais l’attitude dans la prière, une conception de la vie de priant.

Ce que Jésus met en lumière c’est ce qu’il y a en arrière fond de la prière : elle peut s’exprimer comme un cœur à cœur avec Dieu, tout entier dans le lâcher prise, comme celle du collecteur d’impôt. Mais elle pourrait, comme celle du pharisien, être un monologue autocentré, le regard inquisiteur, accusateur et condamnateur tourné sur l’autre, dans une satisfaction égocentrique qui n’attend rien d’autre de Dieu que des applaudissements, si j’ose utiliser cet anthropomorphisme, car, »si j’ai tout bien fait, tout seul, avec succès, que peut y rajouter le Seigneur ? »

Pour le dire dans des termes protestants, si je suis juste, il n’y a plus nécessité de justification ! Pourquoi attendre une grâce divine, une justification par grâce, puisque j’ai déjà tout fait ?

Une remarque : quand je pointe l’autre du doigt pour me valoriser, je devrais regarder ma main : ouh ! un doigt pointé sur ce pécheur mais 3 doigts pointés vers moi[2]… ça déraille, on dirait, sur la voie où je circule, quand j’accuse quelqu'un, je m’accuse 3 fois plus…

 

Conclusion : En conclusion, une histoire racontée par Antoine Nouis :

« en parlant des honnêtes gens, Charles Péguy a décrit la dérive pharisienne : les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défaut eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute… Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien… Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui n’est pas sale ne sera pas essuyé.

Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce.

Ce qu’on nomme la morale est un enduit qui rend imperméable à la grâce ».

En commentaire de cette citation, nous pouvons raconter l’histoire soufie d’un maitre particulièrement vénéré qui était sur son lit de mort. Ses disciples lui ont demandé où il désirait être enseveli. Ils pensaient qu’au regard de sa sainteté, il pourrait reposer dans la grande mosquée, là où sont enterrés les grands maitres.

- Non, répondit le sage, déposez-moi au cimetière en dehors de la ville, dans  le quartier des femmes de mauvaise vie et des criminels, car c’est là que réside la miséricorde.[3] » Amen.

 

 

 

 

 

[1] Lire et dire p. 43

[3] Antoine Nouis un catéchisme protestant p. 507

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